“PETRE”
10/10/2026 - 31/08/2027
avec
Katinka Bock, Jean Daviot, Valérie Giovanni
Maud Maffei, Angelika Markul, Camille Oarda, Constanza Piaggio, Darta Sidere, Patrick Tosani
Curatée par Paola Soave
“ Je suis une pierre. Je le répète : une pierre. Je sais que vous ne pouvez pas me comprendre.”
— Italo Calvino, Essere pietra, Magnelli. Les pierres : 1931-1935, catalogue de l'exposition, Galleria Sapone, Nice, 1981.
Pierres urbaines, pierres à lancer, pierres à prier, pierres à cacher, pierres tombales, pierres précieuses, pierres à images, pierres à bâtir, pierres de mémoire, pierres à sculpter, pierres factices, pierres philosophales, pierres tombées du ciel, …
Pendant des millions d'années, le monde fut de pierre, et la pierre continue de nous entourer, de se dresser comme l'emblème de notre civilisation. Elle nous défend autant qu'elle nous attaque, nous soutient dans nos heures les plus sombres ou nous anéantit. Échelle du temps profond, elle offre un contraste saisissant avec la brièveté de l'histoire humaine — et pourtant, par l'intensité de son exploitation, notre époque a fait basculer la Terre dans ce que l'on nomme désormais l'Anthropocène, cette idée tenace selon laquelle l'homme serait la mesure de toute chose, jusqu'à modifier la géologie même de la planète. De nouvelles « pierres » voient aujourd'hui le jour, nées de la fusion entre roche naturelle et déchets plastiques fondus : les plastiglomérats. La matière minérale n'est alors plus seulement la mémoire naturelle de la Terre ; elle devient le document d'archive où s'inscrit, de manière indélébile, l'empreinte écologique contemporaine.
Dans cette époque de transition, l'exposition collective PETRE propose de dépasser l'anthropocentrisme en redonnant voix au monde minéral. Selon l'écrivain Italo Calvino, la pierre n'est pas un objet inerte mais une maîtresse d'exactitude, de silence et de résistance au chaos : elle est, de manière absolue, quand l'être humain, lui, ne cesse de muter et de traverser des crises d'identité. Le mot pierre remonte au latin pĕtra, lui-même emprunté au grec ancien πέτρα (pétra). Or en grec, ce terme ne désignait pas n'importe quel caillou : il désignait la roche compacte, en alternative au terme latin saxum, qui indique plutôt le fragment. Des pierres taillées du Paléolithique aux gestes de l'art contemporain, en passant par les roches sacrées et les légendes de pétrification, le monde minéral n'a jamais cessé d'interroger les sociétés humaines.
Dans cette exposition, plusieurs œuvres dialoguent entre elles : dans leur diversité, une même idée les traverse — repartir de la pierre pour reconsidérer notre regard sur le monde. Et quel lieu plus juste pour cela que la Corse, terre de pierres dressées ? En s'appuyant sur ses paysages mégalithiques — l'alignement de Cauria, le dolmen de Fontanaccia et le site de Filitosa —, l'exposition interroge la pierre non comme un simple vestige archéologique, mais comme une forme active, traversée de récits, de croyances et de temporalités multiples. Ces structures, à la fois funéraires, symboliques et rituelles, témoignent d'une organisation du territoire dès le Néolithique et l'âge du Bronze, inscrivant dans le sol une relation aux forces invisibles et aux cycles du temps. À Filitosa, les statues-menhirs prolongent cette présence archaïque : visages, armes et silhouettes y sont gravés dans la roche, la transformant en support de mémoire collective et d'imaginaire. Dans ces territoires où les blocs dressés dialoguent avec le maquis et la lumière, la pierre apparaît comme un langage ancien reliant le corps, le sacré et le paysage.
Cette exposition clôt une trilogie consacrée au matrimoine, initiée avec Dans les creux de la maison, des voix encore… et poursuivie avec Veiller sur elles. Après avoir exploré la maison comme espace premier de l'intime, puis les gestes, les voix et les savoirs féminins qui accompagnent le deuil, le cycle se tourne aujourd'hui vers la pierre — matière et matrice plus anciennes encore, où se déposent les traces des corps, des mémoires et des territoires.
Le parcours s’ouvre sur le temps profond — une échelle difficile à se représenter, mais essentielle pour replacer l’Anthropocène dans sa juste proportion. C'est par la matière la plus lente, la plus patiente, que commence la traversée. Maud Maffei pétrit l'argile pour en extraire la mémoire géologique de la Terre : fruit de millions d'années de bouleversements, cette matière brute devient l'archive silencieuse des continents disparus et de ceux à naître. À travers neuf disques, la série La Dérive des continents (2024) fige l'incessante chorégraphie des masses terrestres. Du supercontinent primordial Columbia jusqu'à l'hypothétique Pangée prochaine, l'œuvre condense ce temps géologique : l'argile se mue en atlas, faisant tenir l'éternité dans quatorze centimètres de matière.
Cette cartographie vertigineuse pourrait laisser croire que le sol, à défaut d'être stable dans l'absolu, l'est du moins à l'échelle d'une vie humaine. Katinka Bock vient aussitôt démentir cette illusion de fixité : dans son œuvre Couler un tas de pierres (2007), celles-ci semblent flotter sur l'eau, suspendues dans le temps, défiant la gravité qu'on leur suppose. Sa vidéo, granuleuse et poétique, évoque le naufrage, le rituel, l'instabilité du terrain sous nos pieds — et c'est peut-être là, dans cette dérive assumée, que le monde minéral se fait le plus proche de nous : miroir de nos propres identités fluides, de nos métamorphoses.
De cette instabilité liquide, on pourrait attendre, en réaction, l'immobilité rassurante des mégalithes — et de fait, rien ne semble plus fixe qu'une pierre dressée depuis le Néolithique. Valérie Giovanni s'empare pourtant de cette apparente permanence pour en révéler la part cachée de mouvement : elle filme les pierres levées de Cauria, montrant comment la lente course du soleil transforme ces blocs immémoriaux en présences vivantes, presque animées. En écho à ces mégalithes, une performance de douze heures pousse plus loin cette réflexion sur le lien entre chair et monde minéral : les corps, d'abord figés comme la roche, s'animent peu à peu, s'usent, s'érodent doucement sous nos yeux. La pierre, symbole absolu de mémoire et d'immobilité, devient ainsi la métaphore poétique d'une lente métamorphose humaine face au passage du temps.
Cette érosion des corps, observée de l'extérieur, en appelle naturellement une autre, plus secrète : que se passe-t-il à l'intérieur même de la pierre, sous cette surface que le temps travaille sans relâche ? C'est à cette question que répond Darta Sidere, qui sculpte et altère l'enveloppe de la roche pour en révéler le noyau originel — une matrice dense, suspendue entre dureté et vulnérabilité. L'œuvre condense des millions d'années d'érosion géologique et chimique, transformant la pierre en une présence physique et tactile qui interroge la mémoire la plus profonde de la matière.
Ce cœur minéral mis à nu, loin d’être froid ou hostile, appelle presque le toucher — et c’est précisément ce contact que Constanza Piaggio cherche à provoquer. Elle photographie les pierres millénaires de la forêt de Fontainebleau, monolithes en apparence indestructibles, saisis dans un instant inattendu de vulnérabilité. Sa série Écho (2023) capture la sensualité insoupçonnée de leurs lignes, révélant des blocs qui se frôlent et se soutiennent, presque comme des corps. La rudesse minérale s'y mue en évocation organique, faisant de la pierre une métaphore feutrée de la féminité et du lien amoureux.
De ce contact sensuel entre les blocs de pierre naît une interrogation plus intime encore : que reste-t-il, dans la matière, du lien amoureux lorsque celui-ci s'efface ? C'est à cette question qu'Angelika Markul répond en modelant 7 306 visages de cire — un pour chaque jour partagé avec l'être aimé —, dressés dans l'espace comme un véritable alignement mégalithique, mais un alignement intime, personnel, à l'échelle d'une vie et non plus d'une civilisation. Ce matériau charnel et vulnérable, prêt à fondre, s'oppose en apparence à la dureté de la pierre tout en épousant secrètement sa vocation première : ériger un monument contre l'oubli. Le deuil devient ici archéologie sensible, et cette multitude de portraits suspendus, une stèle monumentale où l'empreinte éphémère d'une vie acquiert la densité solennelle d'un bloc de roche.
Face au risque de l’effacement, un geste bien plus ancien s'impose depuis toujours aux hommes : celui de graver, d'inscrire, pour que quelque chose subsiste envers et contre le temps. Jean Daviot en fait le cœur de son travail, gravant des mots à même la roche et transformant des blocs millénaires en réceptacles muets d'un dialogue entre nature et verbe. Inspirée par l'épigraphie antique, sa série Pierres Écrites (2011-2026) fond la fragilité du langage humain dans l'immensité du temps géologique. Un mot est sculpté dans chaque pierre, faisant de la matière brute un support de langage. Dispersées dans le paysage, ces pierres deviennent autant de stèles poétiques, comme les fragments d'une pensée inscrite durablement dans le territoire.
Mais toute inscription n'est pas nécessairement volontaire, et la pierre porte parfois en elle des images qu'elle n'a jamais demandé à contenir. C'est cette écriture involontaire que Camille Oarda cherche à faire surgir. Inspirée des paesine — ce calcaire ruiniforme florentin, dit « pierre à images », dont les veines font naturellement apparaître des cités fantômes et des ciels tourmentés —, elle travaille par gravure et peinture à l'huile sur plâtre et bois pour en évoquer les formes et les paysages. L'œuvre explore ainsi cette frontière troublante entre nature et représentation, où la matière semble produire elle-même ses propres images.
Après ce voyage au cœur de la matière — vers ses profondeurs, sa mémoire et ses images enfouies —, l’exposition choisit de s'achever en apesanteur, ouvrant un espace de légèreté et déplaçant le regard vers une autre manière d’habiter le monde. Dans Jets de pierre (1979), Patrick Tosani fait de la pierre — présence familière, élément ordinaire du paysage — le véritable sujet de son expérience photographique. Déplacée, lancée, puis saisie à différents instants, elle devient un corps en mouvement dont la trajectoire se dévoile progressivement à travers les images, révélant la pierre sous un angle inédit. Toute la singularité de « cet exercice de haute voltige » tient au contraste entre le poids apparent de la pierre et la légèreté du mouvement qu'elle semble accomplir. L'artiste transforme ainsi un élément du quotidien en objet d'expérimentation et clôt le parcours sur l'invitation même qui l'ouvrait : regarder autrement ce qui nous entoure.
Au terme de l’exposition, la pierre ne livre aucune réponse : elle nous renvoie, patiente et silencieuse, à notre propre condition de passants dans le temps profond de la matière. C'est peut-être là que ce troisième chapitre d'un matrimoine en construction trouve sa juste clôture : la pierre, elle aussi, a sa matrice — la roche-mère, origine géologique d'où naissent les sols et se déploient les strates. Dans cette même profondeur, le matrimoine rencontre un écho : celui d'une filiation souterraine, faite de traces, de transmissions et de mémoires.
— Paola Soave, août 2026
VERNISSAGE
Le samedi 10 OCTOBRE 2026
Une journée de 9h à 21h
Le dimanche 11 OCTOBRE 2026
Une journée de 9h à 21h