“Veiller sur elles …”
avec Esmeralda Kosmatopoul & Valérie Giovanni
Curatée par Paola Soave
“ Chiamata ti hanno, alla fine ... » / « On t’a appelée, à la fin…”
— Michela Murgia, Accabadora, Einaudi, Torino, 2009.
Pour sa troisième exposition, La Casa Donna di a Serra réunit deux artistes qui envisagent la fin de vie non pas comme une fracture brutale, mais comme une lisière habitée. Ce cheminement artistique explore cet instant charnière où la présence physique vacille et où le silence s'installe, laissant alors le champ libre à d’autres formes : gestes, matières, voix.
Au sein de nombreuses cultures méditerranéennes, le trépas s'insère dans un réseau de coutumes où les femmes occupent un rôle névralgique. Des voceri insulaires aux thrènes de l'Antiquité, les complaintes funèbres matérialisent une affliction qui transcende la sphère personnelle. Comme l'a si bien mis en lumière l'ethnologue Ernesto De Martino dans son texte de référence, Morte e pianto rituale (1958), ces manifestations ne sont pas de simples épanchements, mais une authentique « technique du deuil ». Il s'agit d'un mécanisme culturel rigoureux dont l'objectif est de canaliser la douleur pour éviter qu'elle ne vienne ébranler l'équilibre de la communauté. Dans ce sillage, la figure de l'accabadora — immortalisée par Michela Murgia dans son roman éponyme —, s'impose comme une gardienne des derniers instants. Détentrice d'un savoir situé aux confins de l'existence, elle appartient à cette lignée de pleureuses, de laveuses de morts et de veilleuses dont l'influence continue de façonner l'architecture de nos mémoires rituelles.
À travers sa série To Each Day Its Pain, Esmeralda Kosmatopoulos transpose ces traditions vers un espace intime. Sa démarche transforme l’élan irrépressible des pleurs en un véritable protocole artistique : chaque manifestation du chagrin devient le déclencheur d'un modelage où la larme préside à l'émergence d'un masque en pain. Capturant l'instant où le visage se distord, l'artiste laisse les traits se dissoudre pour ne laisser paraître qu'une forme minimale dominée par le regard, lieu d'intensité et de relâchement. Ce processus incarne ce que Georges Didi-Huberman théorise dans L’Image survivante (2002) comme la « survivance » (Nachleben) des formes. Ici, l’œuvre agit tel un symptôme visuel : loin d'être un simple portrait, elle constitue la trace tangible de ce qui a traversé le corps. C’est une image anachronique où l'épreuve du feu vient fixer ce qui, par essence, était voué à s’écouler. La force de ce travail repose aussi sur la tension sémantique du matériau : entre le pain (la souffrance en anglais) et le pain (l'aliment vital en français), pétrir devient une tentative de transformer la douleur en une nourriture spirituelle. Par la répétition de ces gestes, l’artiste accumule les visages et élabore une authentique grammaire du deuil. L'installation s'achève sur une mise en tension entre jeux de poulies, de fils et de contrepoids, faisant écho à la dynamique psychique explorée par la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross : une « architecture lacrymale » qui refuse l'inertie pour privilégier le mouvement et la transformation.
Si Esmeralda Kosmatopoulos fige l’instant du pleur, Valérie Giovanni déploie, avec Les eaux-sœurs, une recherche où la matière se fait récit. À travers un dispositif alliant vidéo installation et sculpture, elle réveille une mémoire enfouie où la chair se fait archive. Le recours aux tresses de cheveux fait ici revivre la tradition de la relique intime, telle que l’historien Philippe Ariès l’a analysée dans L’Homme devant la mort (1977) : ces fragments témoignent d'un rapport à la finitude où l’être ne disparaît pas brutalement, mais survit sous forme de traces investies d’affect. Le tressage, par sa lenteur et sa dimension rituelle, devient le symbole d'un lien organique indéfectible. Enroulées en spirales, ces fibres évoquent les temporalités cycliques décrites par Mircea Eliade dans Le Mythe de l’éternel retour (1949), intégrant la disparition dans une logique de perpétuel recommencement. En parallèle, l'installation vidéo tisse une cartographie entre Corse et Italie, mettant en lumière le rôle des femmes dans la sédimentation d'une mémoire collective, qu'elle passe par la lettre ou le chant. Enfin, l’eau y circule comme un fluide de passage, reliant naissance et disparition. Fidèle aux rituels de seuil identifiés par l’ethnologue Arnold van Gennep dans Les Rites de passage (1909), elle devient le vecteur d'une continuité : un élément qui porte, relie et transforme.
À travers ces regards croisés, la mort se révèle être une métamorphose plutôt qu’une fin. Un passage accompagné, structuré, porté par des gestes souvent invisibles, mais essentiels. L’exposition Veiller sur elles rend un vibrant hommage à ces sentinelles des seuils, créant un lieu où la douleur trouve sa forme et où le temps, avec une infinie patience, s'imprime dans le présent.
Dans le sillage de l’exposition Dans les creux de la maison, des voix encore..., le second volet Veiller sur elle poursuit une trilogie dédiée au matrimoine. Ce cycle au long cours trouvera son accomplissement lors d'un troisième et dernier chapitre ancré dans la pierre.
LA PROGRAMMATION ESTIVALE
Le 19 JUIN : VERNISSAGE
Sessions de performance à 19h30, 20h30, 21h30 suivies de la visite guidée de l’exposition en présence des deux artistes.
Le 10 JUILLET : CONFÉRENCE+ PERFORMANCE
18 h La mort en Corse par Paul Simonpoli, Docteur en ethnologie
20h et 21h avec les danseuses Mathea Rafini et Estelle Garcia Massiani
Le 24 JUILLET : PERFORMANCE
20h et 21h avec les danseuses Mathea Rafini et Estelle Garcia Massiani
31 JUILLET : CONFÉRENCE
18h30 Histoire de la performance en Corse - Madeleine FILIPPI, critique d’art
Le 05 AOÛT : PERFORMANCE
20h et 21h avec les danseuses Mathea Rafini et Estelle Garcia Massiani
Le 21 AOÛT : PERFORMANCE
20h et 21h avec les danseuses Mathea Rafini et Estelle Garcia Massiani