26/09/2025 - 28/02/2026
“Dans les creux de la maison,
des voix encore ...”
avec Camila Salame & Valérie Giovanni
Curatée par Paola Soave
“ À qui est cette maison ?
À qui est la nuit qui écarte la lumière
À l’intérieur ?
Dites, qui possède cette maison ?
Elle n’est pas à moi.
J’en ai rêvé une autre, plus douce, plus lumineuse, Qui donnait sur des lacs traversés de bateaux peints, Sur des champs vastes comme des bras ouverts Pour m’accueillir.
Cette maison est étrange.
Ses ombres mentent.
Dites, expliquez-moi, pourquoi sa serrure Correspond-elle à ma clef ?”— Toni Morrison, Home, 2012.
Pour cette deuxième exposition à La Casa Donna di a Serra, c’est la maison elle-même — ce lieu qui accueille, qui contient, qui enveloppe — qui devient sujet. L’espace d’exposition n’est plus seulement un cadre pour des œuvres, mais une matière sensible, un territoire de mémoire, une matrice de récits : des voix multiples, des histoires superposées, des présences, passées ou imaginées. À la manière d’une poupée russe, la maison qui abrite révèle d’autres maisons, d’autres histoires, d’autres présences. Elle devient un prisme à travers lequel penser la mémoire, l’intimité, l’ancrage, la transmission — mais aussi la perte, l’oubli et le silence.
La maison n’est jamais neutre. Elle est notre premier univers, le lieu où se nouent les premiers liens, naissent les gestes, émergent les repères et les sensations. Elle façonne notre manière d’habiter l’espace et de nous relier au monde. Gaston Bachelard écrivait : « La maison est notre coin du monde [...] Elle est vraiment un cosmos. » Lorsqu’une maison est détruite, oubliée, désertée, elle survit dans l’imagination, dans les souvenirs, dans les rêves. Nous portons en nous ces maisons d’autrefois, ces foyers disparus. Les briques deviennent mémoire, les murs deviennent réminiscences. Nos maisons intimes ne sont pas que lieux physiques : elles sont les réceptacles de notre histoire intérieure.
En Corse, cette question de la maison prend une ésonance toute particulière. Le système de l’indivision entrave souvent la transmission fluide des biens familiaux. Les maisons ancestrales deviennent des lieux figés, bloqués dans le temps et dans le droit, partagés entre plusieurs héritiers sans répartition claire. Ces maisons-fantômes, souvent vides, parfois en ruine, sont habitées par la mémoire mais désertées par la vie. Elles cristallisent une tension entre passé et présent, entre héritage et abandon. Souvent associée à la figure maternelle, au foyer, à la sphère domestique, la maison relève aussi d’un matrimoine — un patrimoine porté par les femmes, mais longtemps ignoré, effacé ou relégué à la marge. Ces demeures silencieuses deviennent alors les témoins d’une transmission suspendue, d’un lien familial en tension, et plus largement d’un rapport troublé à la mémoire, à la filiation et à l’ancrage.C’est à partir de cette réalité que s’est construit ce premier volet d’une exploration du matrimoine, en dialogue avec deux artistes femmes.
L’artiste invitée, Camila Salame, présente une série de sculptures de petites maisons perdues, fragiles et précieuses comme des éclats de rêve ou des souvenirs en exil. Elle y convoque des matériaux organiques — cire, fleurs séchées, soie, savon — qui traduisent la précarité de ces espaces mentaux et émotionnels. Née en Colombie dans une famille d’origine libanaise, aujourd’hui installée en France, elle inscrit son travail dans une quête d’origine, d’ancrage et de mémoire. Ses maisons ne sont ni imposantes ni closes ; elles sont creuses, poreuses, ouvertes à l’imaginaire. Elle les tisse, les plie, les assemble, dans des gestes simples qui résonnent avec les techniques vernaculaires et les traditions de l’architecture sans architecte. Coudre, tresser, replier deviennent ici des gestes rituels, presque sacrés, par lesquels elle fait émerger des lieux qui n’existent peut-être plus que dans le cœur.
En contrepoint à cette poésie matérielle, la vidéaste Valérie Giovanni propose une œuvre vidéo ancrée dans la réalité contemporaine : l’indivision en Corse. Dans une mise en scène à la fois sobre et saisissante, une femme traîne une chaise — dernier vestige d’un foyer désormais effacé. À travers ce geste lent et silencieux, Valérie questionne la charge symbolique des objets, les absences inscrites dans les lieux, et ce que les héritages non résolus disent de nous. Elle montre comment l’indivision, au-delà de sa dimension juridique, est aussi un drame humain, un empêchement à faire le deuil, à transmettre, à habiter. La maison familiale devient chez elle un champ de tension, d’attente, de résistance aussi — un espace hanté par l’histoire, mais encore vivant de luttes pour la préserver.
Ainsi, l’exposition tisse un dialogue entre deux regards, deux pratiques, deux sensibilités. À travers la figure de la maison, elle questionne les fondements du foyer : que reste-t-il d’une maison quand elle n’est plus habitée ? Que transmet-on concrètement d’une demeure familiale ? Peut-on encore rêver d’un « chez soi » lorsque tout signe de présence a disparu ? Et qu’est-ce que « chez soi » — un lieu, un sentiment, un souvenir ?
Dans un monde toujours plus indécis et mobile, la maison — du latin mansio, « lieu où l’on reste » — devient peut-être le dernier bastion d’un imaginaire de l’ancrage. Entre refuge et ruine, mémoire et transmission, elle incarne nos liens les plus profonds avec le passé, la filiation, la perte — et peut-être aussi, la possibilité de se réinventer.
Ce premier chapitre consacré à la maison sera suivi d’un second, centré sur la pierre. Ensemble, ils dessineront les contours d’un matrimoine en construction.
— Paola Soave, 2025